Combien avez-vous de jumeaux dans votre arbre généalogique ? Voilà la question à laquelle je vais tenter de répondre…

Pour ma part, parmi les 8 221 naissances dont j’ai noté la date précise, mon logiciel m’indique que 83 sont multiples. Cela donne 167 enfants, car une fois des triplées, sur 8 306 individus, soit 2,03 % du total. La statistique actuelle en France (qui exclut les procréations médicalement assistées qui modifient les chiffres) est de 1,6 %.

87 nouveau-nés sont des garçons et 80 des filles, et le sexe est toujours précisé même pour les bébés décédés à la naissance. Pour les mort-nés ayant été baptisés, 4 filles sont nées non prénommées pour 3 garçons dont deux jumeaux de la même mère.

L’Eglise catholique en charge avant la Révolution de l’état-civil indique aux curés comment transcrire ces naissances : pour enregistrer le baptême des enfants jumeaux qui seraient nés à différents jours ils établiront exactement le jour de naissance de chacun ; et quand bien même ils seraient nés le même jour, ils ne manqueront pas de faire autant d’actes séparés qu’il y aura d’enfants baptisés. Ils éviteront soigneusement dans ces actes d’autoriser l’opinion de ceux qui croient que l’enfant qui est né le dernier, est aîné à l’égard de celui qui l’a précédé ; mais, pour ne rien préjuger, ils écriront chacun de ces actes dans la forme ordinaire, avec cette seule différence qu’ils auront soin d’indiquer très exactement celui qui est né le second ou le troisième… (Rituel du diocèse de Poitiers). L’inquiétude exprimée pour définir lequel des jumeaux est l’aîné est aujourd’hui encore toujours vivace, même si le droit d’aînesse n’existe plus depuis longtemps. Et dans les registres, les curés n’appliquent pas souvent la règle des actes séparés.

Comment sont répartis les jumeaux par sexe ?

Les triplées sont trois filles.

Sur les 83 autres paires de bébés, 27 sont deux garçons et 21 sont deux filles, soit 57 % des naissances ; bien sûr il est aujourd’hui impossible de savoir si ces jumeaux sont mono ou hétérozygotes (vrais ou faux jumeaux).

Plus de quatre naissances sur dix voient naître des enfants des deux sexes, alors on est sûr que ce sont de faux jumeaux !

Ces enfantements ont parfois des conséquences dramatiques. La mortalité en couches était fréquente autrefois et les naissances multiples augmentaient les risques.

Dans mon arbre cependant je relève le décès d’une seule accouchée sur 75 mères dont la date de mort est connue :

Marie-Anne LAUSSEL, épouse de Antoine VALETTE, décède le 26 janvier 1780 à Cournonterral, soit 10 jours après la naissance du bébé fille ; le jumeau Jean devient adulte et meurt à 60 ans, il n’a pas connu sa sœur à laquelle ne fut même pas attribué de prénom. Il est à remarquer que Marie-Anne perd 3 de ses enfants jeunes, dont deux en une seule semaine (maladie infantile contagieuse ?) (voir annexe 1).

La statistique générale indique que les naissances d’enfants jumeaux arrivent plus souvent lorsque la mère n’est pas très jeune ; et que ces naissances ne sont généralement pas le fait de femmes primipares.

Dans mon arbre effectivement, plus de la moitié des mères sont âgées de 32 à 43 ans, et ont déjà accouché au moins trois fois avant leurs jumeaux. L’une d’elles en est à sa 22ème naissance !

En revanche, une dizaine de femmes n’ont que de 20 à 30 ans, pour quatre d’entre elles ce fut leur première maternité.

 

Comment ont vécu ces jumeaux ?

Je ne connais pas le destin de chacun de ces enfants. Pour 63 d’entre eux, je n’ai aucune trace de vie après leur naissance. La plupart sont sans doute morts précocement sans que leur décès soit transcrit, et il est possible que certains aient vécu sans laisser plus de traces dans les archives, ou qu’ils aient échappé à mes recherches.

Pour les 104 enfants dont j’en sais davantage, 20 sont décédés le jour même ou le lendemain de leur naissance, 18 dans le mois qui a suivi, 6 autres dans leur première année, 2 n’ont pas atteint les cinq ans.

Les 8 autres sont décédés dans leur enfance, peut-être des suites de maladies infantiles.

Seuls cinquante sont devenus adultes (soit presque un tiers des enfants). Parmi eux, il y en a sept qui sont mes ancêtres directs dont quatre n’ont pas connu leur frère ou sœur mort sinon à la naissance, du moins dans leur première année.

  • Agnès WOLFF (Sosa 4 957)[1], née le 23 juillet 1633 à Barr (Bas-Rhin), mariée à 20 ans, 1 enfant, décédée le 23 février 1655 à Mittelbergheim (Bas-Rhin). Son frère Mathias meurt avant 3 ans.
  • Marie-Angélique de VILLEQUOY (Sosa 2 127), née le 18 janvier 1639 à Maulette (Yvelines), mariée à 21 ans, mère de 10 enfants (9 seront adultes), décède le 16 juillet 1674 à Ley (Moselle). Je ne sais rien de sa sœur Charlotte.
  • Jeanne Claude DUCHON (Sosa 725), née le 22 mars 1700 à Noël-Cerneux (Doubs), mariée à 26 ans, mère de 12 enfants, (dont au moins 3 meurent avant 1 an), décède le 11 septembre 1743 à Villers-le-Lac (Doubs). Rose, sa sœur jumelle, se marie à 20 ans, elle a 8 enfants et meurt à 66 ans.
  • Anna Ursula KAYSER (Sosa 311), née le 29 janvier 1736 à Barr (Bas-Rhin), mariée à 22 ans, mère de 3 filles, décède le 25 novembre 1771 dans la même ville. Son frère, Johann Michael, se marie à 23 ans, il a 1 enfant et meurt à 44 ans.
  • Jean CHEDEVILLE (Sosa 140), né le 6 septembre 1741 à Saint-Bômer-les Forges (Orne), marié à 25 ans, père de 9 enfants tous arrivés à l’âge adulte, décède à 65 ans. Sa sœur Françoise se marie à 18 ans, décède à 68 ans.
  • Anne BARATTE (Sosa 69), née le 19 avril 1767 à Champsecret (Orne), mariée à 18 ans, mère de 3 enfants, décède à 72 ans à Domfront (Orne). Elle n’a pas connu son frère Mathieu qui est décédé à 4 jours.
  • François-Xavier JOBIN (Sosa 186), né le 24 juin 1768 à Villers-le-Lac (Doubs), marié à 25 ans, il a 4 enfants et décède le 5 avril 1804 dans la même ville. Son frère, Claude Alexis, décède à l’âge de 5 mois et demi.

 

Trois enfants sont à remarquer :

Catharina ECKHARDT née le 23 décembre 1695 à Barr(Bas-Rhin), jumelle de Johann Jacob, se marie à 22 ans, elle décède à 38 ans sans enfant connu. Elle a pour grand-père Daniel Eckhardt, lequel est l’arrière-grand-père de Daniel et Margaretha, jumeaux nés en 1735.

Agnès WOLFF née en 1633, jumelle de Mathias, est la fille de Maria DIEHL née en 1604 ; Maria se marie 4 fois, et des quatre maris elle a 15 enfants en 30 ans, dont 6 au moins décèdent entre 1 et 10 ans.

Jacques CLAPASSON né en 1648 à Sassenage (Isère), jumeau de Philippe, est le fils de Pierre Clapasson, marchand et Procureur au Parlement du Dauphiné, et de Jeanne Eynard-Bertrand. Jeanne est mariée à 22 ans, elle a vingt-quatre enfants en moins de 25 ans, dont deux fois des enfants nés la même année (1635 et 1645) ; les jumeaux sont les 22 et 23èmes de la fratrie. A ma connaissance, quatorze de ses enfants se marient, l’un devient curé, une seule de ses filles meurt vers treize ans.

 

A quelle période sont nés ces jumeaux ?

Le premier couple naît le 28 février 1626 à La Coulonche dans l’Orne. Marguerite SALLES meurt à l’âge respectable de 79 ans, mère d’un enfant connu. C’est le règne de Louis XIII et le « gouvernement » de Richelieu jusqu’en 1642, puis la Régence de Marie de Médicis avant la prise de pouvoir de son fils Louis XIV. Mais un village de l’Orne est-il sensible aux arcanes politiques nationaux ?

17 couples naissent au XVIIème siècle jusqu’en 1695, 14 enfants voient le jour entre 1700 et 1702. Puis 86 jumeaux s’éveillent tout au long du XVIIIème de 1704 à 1788.

Au total, 52 enfants sont nés de parents qui ont vécu sous le règne du Roi-Soleil (1651-1715), cela aurait-il influencé leur quotidien ? Certainement pas ceux de Franche-Comté qui n’étaient pas rattachés au royaume de France avant 1678 (Traité de Nimègue)…

32 enfants, 16 couples, parsèment le XIXème à partir de 1804, et paradoxalement plus aucun jumeau dans mon fichier ne voit le jour après 1859 (dans les 83 naissances multiples, je n’ai pas décompté les six enfants nés après l’an 2 000 dont quatre sont des naissances issues de procréation médicalement assistée).

Pour quatre des enfants nés entre 1804 et 1847, je n’ai pas pu trouver leur date de décès, à la naissance ou plus tard.

 

De quelles régions viennent ces jumeaux ?

Six départements concentrent la majorité des naissances de ma lignée, Doubs, Isère, Hérault, Bas-Rhin, Orne, Lot-et-Garonne (voir annexe 2).

C’est dans le Doubs que naissent le plus de jumeaux[2], pour un rapport de plus de 3 % des bébés dont la date de naissance est précisément connue. Sur presque deux siècles (1655-1847) et quarante-quatre enfants, deux sont mes ancêtres directs :

Jeanne Claude DUCHON (Sosa 725) est née en 1700 et morte en 1743 après avoir mis au monde douze enfants dont trois sont décédés dans leur première année ; sa sœur jumelle a vécu soixante-six ans avec huit enfants tous devenus adultes.

François Xavier JOBIN (Sosa 186) est né en 1768, forgeron et cultivateur jusqu’en 1804, année de son décès, il n’a pas connu son jumeau Claude Alexis qui n’a vécu que six mois.

Le Doubs est un département de moyenne montagne, réputé pour son climat assez rude en hiver, et le XVIIIème siècle est une période de crises alimentaires et sanitaires successives. Il faut donc avoir une bonne constitution pour résister !

 

L’Isère est aussi un département de montagne, cependant les quinze familles qui font naître des jumeaux vivent plutôt en plaine et souffrent ainsi moins du froid. Les trente bébés voient le jour entre 1631 et 1788 ; la moitié de ceux dont la date de décès est connue parvient à l’âge adulte (8/15). Parmi ces trente enfants, aucun n’appartient à ma lignée directe…

Dimanche MORET-BARON est à remarquer, qui met au monde trois couples de jumeaux en dix ans, d’abord un garçon et une fille en 1725, puis deux filles en 1728, enfin deux garçons en 1735 ; cette femme aura eu onze enfants en seulement treize ans…

Dans une famille de Vinay, le neveu d’un jumeau né en 1745 épouse une jumelle née en 1788 dans une autre famille ; je ne sais pas si ce couple a eu des jumeaux…

 

L’Hérault voit naître huit couples de jumeaux, dont cinq dans le seul village de Cournonterral ; dix de ces bébés ont des liens très étroits et remarquables : ils sont tous descendants à la 4ème ou 5ème génération d’un Jean VALETTE né en 1645 ; pourrait-on évoquer la génétique ? (voir annexe 3).

Sur treize décès dont la date est connue, seuls trois des enfants parviennent à l’âge adulte, alors que huit décèdent dans les jours immédiatement après leur naissance.

Cependant dans ce département aucun de ces jumeaux n’est de mes aïeux…

 

Le Bas-Rhin a un taux de gémellité de 1,24 % seulement : 12 enfants sur 961 naissances connues, dont 8 sont nés à Barr.

Les quatre couples de jumeaux de Barr sont liés, nés entre 1695 et 1736 : Daniel ECKHARDT (1628) est le grand-père d’enfants nés en 1695, et l’arrière-grand-père de jumeaux nés en 1735. La maman de ces derniers enfants est Anna KAYSER dont le frère, Lorentz est le grand-père de jumeaux nés en 1736 ; une fille de Lorentz se marie avec Mathias ROESCH (1707), lui-même frère de jumeaux (garçon et fille) nés en 1702 (voir annexe 4).

Les trois familles de Barr sont donc indubitablement unies et marquées par les naissances multiples, encore un indice génétique ?

C’est Anna Ursula KAYSER née en 1736 qui est ma Sosa 311, mère de trois filles, elle décède en 1771 plus de seize ans avant son mari. Son frère jumeau, Johann Michel qui était tanneur, lui survit neuf ans, après vingt ans de mariage et une fille.

 

 

L’Orne recense douze couples de jumeaux pour 1 482 naissances répertoriées, et un trio de triplées ; nées les 25 et 26 décembre 1760, les trois petites filles (Jeanne, Magdeleine, Julienne) ne survivent que huit jours pour mourir les 2 et 3 janvier 1761. Leur mère a mené sa quatrième grossesse pendant un été caniculaire, elle aura dix enfants en à peine onze ans, sept ne survivront pas…

Encore une fois, la génétique a parlé : trois couples de jumeaux sont liés par le sang : l’aïeul André CHEDEVILLE a deux enfants, Charles (1717) et Marie (1722). Charles a des jumeaux, dont Jean qui a un fils Victor (parmi 9 enfants), lequel Victor à son tour a des jumelles. Marie a sept enfants, sa fille aînée (Marie Magdeleine Andrée, 1743) a elle aussi un garçon et une fille jumeaux en 1779 qui meurent le lendemain de leur naissance.

 

Le Lot-et-Garonne ne compte que 359 naissances précisément datées, mais 12 jumeaux, ce qui fait grimper le taux de gémellité à 3,34 %, bien supérieur à la moyenne générale, ceci étant dû à un manque de dates de naissances précises dans ce département, donc peu représentatif.

Deux couples de jumeaux sont remarquables :

Jeanne et Marie LAFITTE, nées le 3 septembre 1847 à Pompiey (Lot-et-Garonne), Jeanne est décédée dix jours plus tard, sa sœur a survécu trois semaines.

Jacques et Jean LAFITTE, nés le 2 août 1849 à Pompiey, sont respectivement décédés le 20 et le 29 août 1849.

Ces quatre enfants sont frères et sœurs, étant nés de Marie LAFITTE (Sosa 51) célibataire ; Marie[3] met au monde une première fille naturelle Marie en 1837 qui est ma Sosa 25 ; puis elle se marie et a trois enfants légitimes : les deux aînés se marient et ont des enfants, le dernier-né est mort à 8 mois ; l’époux de Marie est décédé le même jour que le garçon dernier-né (maladie contagieuse ?) ; ensuite Marie, veuve, a ses deux couples de jumeaux qu’elle perd donc très rapidement, puis une autre Marie 5 ans plus tard qui se marie en 1872.(voir annexe 5).

 

 

Sur les douze enfants jumeaux nés dans le département, huit sont eux aussi liés par le sang : en 1779 Jean Dupeyrat est le père de deux enfants décédés le jour même sans prénom ; sa nièce Françoise a deux filles, Jeanne et Marie, qui toutes les deux mettent au monde des jumeaux, la première en 1833, la seconde (voir ci-dessus) en 1847 et 1849.

 

 

En conclusion

Comment serait notre vie sans le souvenir de la vie des autres ?

Aucune histoire n’est muette, mais je n’ai pu trouver aucune explication au fait que les naissances de jumeaux se soient arrêtées au milieu du XIXème siècle.

Je suis simplement admirative de toutes les mères qui ont survécu dans des temps peu favorables à une vie facile.

Je suis également reconnaissante à ces jumeaux qui ont pu vivre leur vie entière jusqu’à l’âge adulte afin que je sois présente aujourd’hui.

 

Le temps qui fut continue de battre dans le temps qui est…

[1] Sosa : numérotation des ancêtres, nombre pair pour les hommes, impair pour les femmes

[2] A l’exception du Lot-et-Garonne, voir plus loin

[3] Dans le sud-ouest, il est courant de donner le même prénom à plusieurs enfants de la fratrie, même si le précédent n’est pas décédé